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Emel Mathlouthi à la Gaîté Lyrique : rencontre avec Mettani

Emel Mathlouthi à la Gaîté Lyrique : rencontre avec Mettani

Emel Mathlouthi apparaît en France en 2007 Place de la Bastille. Interdite de séjour en Tunisie, elle publie son premier album en 2012 lors du Printemps Arabe. Le 17 octobre 2017, nous étions à la Gaîté Lyrique où elle a donné un concert avec ses instrumentistes dans le cadre de la tournée de son nouvel album « Ensen », pour « Humain ». A cette occasion, nous avons pu nous entretenir avec l’un d’entre eux, Mettani.

En plein milieu de la salle de la Gaîté Lyrique, la poésie sensible, humaniste et déchaînée se déploie avec la diffusion à 270° d’images du concert et de la Tunisie actuelle. Avec des cordes, des percussions, des synthétiseurs et de la chanson moderne, c’est un concert chargé d’émotions et d’innovation.

PWFM – Le logo d’Arabstazy reprend un emblème récurrent dans les cultures arabes et musulmanes, est-ce qu’il est important pour vous d’éloigner le mauvais œil dans la culture musicale ?

Mettani : Depuis le départ avec Arabstazy on s’amuse avec tout ce qui relève de la superstition, de la magie, du vaudou. En fait c’est un collectif donc chacun apporte sa sensibilité ; je ne veux pas parler au noms des autres artistes qui font chacun leur truc. Personnellement j’ai longtemps travaillé sur le Stambeli qui est l’équivalent du Gnaoua en Tunisie qui est un rituel de guérison par la transe. Il est hérité des traditions vaudou des descendants d’esclaves qui ont mélangé ça dans une espèce de forme qui soit acceptable pour l’environnement musulman. Donc il chante sur les saints de l’Islam et sur ce qu’il appelle les autres personnes qui sont des esprits. Ce sont des esprits de leur culture à eux. Et donc il y a tout ce délire de possession.

Est-ce qu’on est plutôt dans la transe extatique ou dans le rituel du possédé ?

On est dans le rite du possédé. Je trouve ça intéressant de faire le parallèle entre ce rite du possédé et la trance contemporaine, sous-entendu la scène techno.

D’autant qu’en fait dans les cultures musulmanes et arabes c’est très présent lors des cérémonies de mariage ou religieuses ou des fêtes de famille…

Et c’est un énorme paradoxe ! C’est un mélange en théorie interdit par l’Islam et qui arrive à survivre parce que je pense qu’il doit y avoir une nécessité consciente, on est plus de l’ordre de la psychanalyse : tu ne peux pas enlever ça aux gens, donc tu l’acceptes sous une certaine forme très normée. Je suis très intéressé par tout ce qui est mystique et tu peux non seulement dresser un parallèle entre la possession et la trance contemporaine mais aussi entre cette possession tribale et les rituels mystiques et ésotériques comme les soufis par exemple. j’aime bien aller chercher dans la culture orientale et au Japon par exemple. Le point commun dans tout ça c’est l’ésotérisme, c’est-à-dire d’arriver à une espèce de transcendance, quelque chose qui te dépasse.

C’est pour cette raison qu’aujourd’hui vous êtes programmé.e.s dans une institution savante à Paris.  Comment est-ce que vous ressentez la Gaîté Lyrique ?

Je ne sais pas. Je suis un peu comme un gamin, j’adore cette salle, j’aimais beaucoup la fréquenter en tant que spectateur parce que j’aimais beaucoup la programmation. c’est une programmation qui, je trouve, prend des risques, qui est intéressante et puis j’aime bien venir là. J’aime bien la salle qui est un peu mal foutue au deuxième et j’aime bien les endroits qui mélangent, avec ce côté très moderne dans des bâtiments anciens comme l’Opéra de Lyon.

Je ne voyais pas ça comme une institution savante, ce que je trouve étonnant, c’est que – là je reviens sur Arabstazy où on était programmés au Musée du Quai Branly. Tu m’aurais dit le Batofar, le Rex, d’accord ! Le Musée du Quai Branly avec du thé à la menthe, qu’est-ce qu’il se passe ? Je ne vois pas spécialement de lien avec notre travail dans la Gaîté Lyrique, j’y ressens plus du contentement, c’est un honneur et un plaisir de bosser dans ces conditions.

Votre groupe crée un mélange entre culture populaire et culture savante et entre musiques électroniques et musiques instrumentales. Comment est-ce que cette mixité et ce mélange ont amené une restructuration dans la musique elle-même ?

La base c’est les deux. Il y avait une volonté d’être très électroniques parce qu’Emel voulait sortir de ce truc très folk, « protest song ». Malgré cela, le squelette de toutes les compositions tenait sur des guitare voix et piano voix donc le travail c’était vraiment de prendre l’ADN de ces morceaux et de les orchestrer d’une façon qui n’ait rien à voir avec le piano.

On a procédé en enregistrant plusieurs instruments traditionnels comme le gomri, des percussions tunisiennes, on s’est fait une bibliothèque de samples et on a retravaillé ces sons-là. Je pense que les instruments ne sonnent plus comme à l’origine. J’ai fait passer dans des distorsions et des effets qui donnent des sonorités très métalliques. On reconnaît les instruments mais un néophyte va entendre un son, et c’est ça qu’on voulait, peu importe. Tu rentres alors dans la démarche électronique.

A quel genre est-ce que vous pensez appartenir ? Je pense au trip-hop dont vous avez été qualifiés.

Je pense que tu essaies d’analyser les choses avec ton bagage et la comparaison avec un style ne t’apprend rien sur la musique elle-même mais sur la personne qui fait cette comparaison. Tu apprends que cette personne aime le trip-hop et qu’elle entend ce qu’elle a déjà écouté avant. Moi ça m’arrive souvent, j’ai un groupe de métal sur Lyon et on me dit ah ça me fait penser à Pantera, mais c’est jamais les mêmes noms.

Pourtant on joue les mêmes morceaux. Les gens ont une culture qui est la leur et ils ré-analysent en fonction de leurs composantes à eux et de leurs façons d’entendre la musique. Je pense que le trip-hop est beaucoup plus contemplatif et sobre, plus ambient, plus posé. Et ça envoie !

Dans cette ambiance qui envoie, il y a une vraie atmosphère qui intègre un aspect très audiovisuel, comment est-ce que vous avez réfléchi cette imbrication entre musique, vidéo, chant, poésie ?

Dans les textes, Emel a toujours été très poétique, c’est une constante, elle a été dans des choses plus protest mais ce qui la définit c’est plutôt la poésie. Quant au mélange vidéo/son, au départ t’as toujours envie de tout faire, mais tu ne peux pas. Tu commences par faire avec les moyens du bonheur. Samy nous accompagnés en Islande pour faire les vidéos pendant que nous préparions l’album. Si tu veux il était présent pendant que nous travaillions les morceaux non finis. Je pense que ça a forcément dû l’influencer dans son travail de vidéaste. Ce n’est pas un mec qu’on a appelé en lui disant il y a un concert, écoute l’album, non. Il était là en studio quand les morceaux n’étaient pas encore des morceaux. Donc ça s’est fait ensemble.

C’est vraiment un travail dans le détail qui a amené à ordonner ?

On est naturellement allés vers ça sans savoir où on allait.

Quels enjeux littéraires se dissimule derrière le tunisien et le dialecte employé ?

C’est toujours un parti pris de chanter dans un dialecte qui n’est pas une langue écrite : le tunisien n’est pas une langue écrite. Quand les Tunisiens écrivent, c’est en arabe classique, enfin moderne, comme tous les pays dits arabes tels que le Maroc, l’Égypte, le Liban et qui sont extrêmement différents, notamment au niveau de la nourriture.

Déjà d’un point de vue religieux

En effet ce n’est pas du tout le même Islam. Les Arabes ont islamisé, avant il y avait eu les croisades, et auparavant ce fut polythéiste. C’est un pays qui a été colonisé par les Français donc on est quoi ?

C’est relié au titre du premier album, « Kelmti horra » avec le second terme qui renvoie à la personne libre, étymologiquement la personne blanche, et ensuite la liberté a été représentée par la personne voilée.

Je ne veux pas parler pour Emel, je n’ai pas entendu cela. La chanson datait de 2011, elle était interdite et ne passait pas à la radio. Je raccroche la dimension historique à la dictature tunisienne. Ce qui est amusant c’est que toi tu y vois quelque chose de fondamentalement différent et de tout aussi pertinent.

Au final peu importe ce qu’il y vraiment dedans, ce qu’elle a voulu mettre, ce qu’elle n’a pas voulu y mettre : ce qui compte vraiment c’est ce que ce que toi tu ressens, comment tu l’interprètes et comment tu crées des liens. Je n’avais pas pensé au fait que l’emploi du dialecte tunisien nous renvoie à la colonisation – que ce soit par les Français, par les Romains, par les Turcs, par les musulmans.

Comment est-ce que vous distinguez l’engagement humaniste et la récupération politique ?

La frontière est floue, on est tout le temps dans le subjectif. Il est arrivé à Emel de s’engager très sincèrement suite à certains événements socio-politiques en Tunisie et il est arrivé que ce soit interprété comme la volonté de faire son business autour de ça. Je sais comment ça s’est passé et je sais qu’elle était profondément touchée et qu’à aucun moment elle ne s’est dit que ça allait lui permettre de faire carrière. Voilà les gens ne connaissent pas, c’est le problème de la communication, du virtuel et de l’internet. Comment est-ce que tu mets la frontière ? Encore une fois t’en reviens à la perception.

Le terme de « protest song » commencerait presque à être un poids pour vous

Ça l’est. Ça l’est comme toute case dans laquelle on essaie de te mettre, comme la case world dans laquelle on la place parce qu’Emel chante en arabe.

C’est une manière de la reléguer à la culture musulmane et orientale.

Alors que c’est un mélange, de la musique. Et je trouve cela triste de déterminer à quel genre ça appartient, je veux dire, qui a envie de faire de la musique pour entrer dans un genre ? Je vais faire de la techno-minimal. Waoh il y a 10.000 mecs qui font ça, t’as pas envie de faire un truc qui n’ait pas de nom ? Là on n’arrive pas à définir la musique, et c’est une victoire. Ça c’est la liberté. Sa parole est libre, sa musique est libre.


Merci à Mettani pour son temps, à la Gaieté Lyrique pour ce concert, à Nayda pour la mise en relation et enfin Thémis Belkhadra pour les sublimes photos. 

Arthur Labarre

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